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Frissons à l’hôtel

L’homme qui contrôlait l’entrée avait un regard sévère. «Défense de circuler si vous ne venez pas pour une chambre», a-t-il lancé. On lui a demandé si on pouvait jeter un regard à l’intérieur. Il a acquiescé de la tête.

Le design était somptueux: meubles de style, lustres, matériaux nobles. Aussi luxueux que je l’avais imaginé. Et je n’arrêtais pas de me répéter: «Je suis à l’hôtel Adlon, c’est fou!»

J’avais des frissons.

Je savais par contre que j’étais en train d’admirer une reproduction. Le vrai hôtel Adlon, il n’existe plus. Le bâtiment dans lequel j’avais les pieds avait surgi des ruines de l’ancien.

Reste que je me trouvais à l’endroit exact où, jadis, un hôtel s’est retrouvé au centre du monde. Car l’histoire de tout un siècle a passé en rafales dans son bar, dans son resto, dans ses chambres, dans sa cour, dans son hall, dans sa cuisine.

Un destin tragique, certes, mais unique.

L’hôtel Adlon a été le «James Dean» de tous les hôtels du monde. Comme l’acteur américain, il est mort jeune et de façon violente, mais il a intensément vécu. D’où la légende.

Début des années 1900. L’hôtelier Lorenz Adlon nourrit un projet: doter Berlin de son premier hôtel de calibre international, capable de rivaliser avec le célèbre Ritz à Paris qui vient d’ouvrir ses portes. Il en glisse un mot au Kaiser. L’empereur allemand, qui veut faire entrer Berlin dans l’ère moderne, est séduit par l’idée.

Lorenz Adlon choisit comme emplacement un terrain de la prestigieuse Pariser Platz, juste devant les célèbres colonnes de la porte de Brandebourg. Or, un palais réputé occupe déjà le terrain. Faisant fi des critiques, le Kaiser ordonne la destruction du palais pour permettre à son ami de construire l’hôtel.

Ce faisant, avait-il jeté un mauvais sort sur le futur édifice?

L’hôtel Adlon a été inauguré en 1907, au 1, Unter den Linden, l’avenue la plus noble de Berlin. Toute l’Europe jase de cet hôtel qui produit sa propre électricité et renferme un hall à couper le souffle, des colonnes de marbre, une bibliothèque et une cave à vin parmi les plus prestigieuses du continent.

Aristocrates allemands et européens se donnent rendez-vous à l’hôtel: empereurs, barons, ducs, comtes, y compris le dernier tsar de Russie, Nicolas II.

Arrive l’année 1914. Le Kaiser engage l’Allemagne dans une guerre. Le personnel de l’hôtel regarde les troupes allemandes franchir la porte de Brandebourg et marcher vers le front. C’est le début de la première guerre mondiale, la Grande Guerre, la plus cruelle d’entre toutes.

Quatre ans plus tard, le Kaiser capitule et s’enfuit aux Pays-Bas. Lorenz Adlon ne reverra jamais plus son ami et son principal soutien. Aux fenêtres de l’hôtel, l’hôtelier et son personnel voient les soldats allemands revenir. Ce sont des hommes misérables qui franchissent la porte de Brandebourg et défilent sur Pariser Platz.

Partout en Europe, les monarchies tombent les unes après les autres, événement historique brillamment raconté par l’auteur Ken Follett dans La Chute des géants.

C’est le début d’un temps nouveau par contre, celui des démocraties. Dehors les empereurs, les rois, les tsars! Mais Lorenz Adlon n’aura pas la chance de connaître ce temps nouveau. En 1921, il se fait renverser par une auto juste en face de l’hôtel.

Son fils Louis prend la relève. Il aura de graves décisions à prendre lorsque l’Histoire débarquera à nouveau dans l’hôtel fondé par son père.

(suite dans le billet L’enfer à l’hôtel)

Références:

Hotel Adlon: The Life and Death of a Great Hotel, Hedda Adlon, Barrie Books, 1958

Wikipedia anglais à l’article Hotel Adlon

Wikipedia anglais à l’article Lorenz Adlon

Wikipedia anglais à l’article Louis Adlon

Photo: iStock.com

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