Obligé de dormir avec les morts

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Qui n’a pas eu peur de se faire enfermer dans un lieu non désiré parce que le gardien a verrouillé la porte derrière nous, ignorant notre présence? La plupart d’entre nous, j’imagine.

Se faire enfermer dans un musée pour la nuit? Acceptable. Dans un château? Acceptable. Dans un lieu bourré de tombeaux ? Pas sûr.

L’abbaye de Westminster à Londres est grandiose,  froide  et impressionnante. Or, c’est justement parce qu’elle est grandiose, froide et impressionnante que l’idée d’y passer la nuit donne froid dans le dos. De plus, l’immeuble renferme des centaines de tombeaux où dorment pour l’éternité la plupart des rois et reines d’Angleterre et des personnalités qui ont fait l’histoire.

Exilé en Angleterre, l’écrivain français François de Chateaubriand erre dans Londres en 1793. Affamé,  il marche vers l’abbaye de Westminster pour tuer le temps. Déprimé, il trouve une satisfaction à circuler entre les tombeaux. «Je pensais au mien prêt à s’ouvrir», écrit-il.

Tout à coup, la porte se ferme derrière. Châteaubriand fait un tapage pour tenter d’attirer l’attention. Peine perdue. Il devra y passer la nuit. Près de quel tombeau dormira-t-il? Edouard le Confesseur?  Le savant Isaac Newton?

Tombeau Isaac Newton sur Wikipedia Commons

Chateaubriand nous raconte l’anecdote dans son autobiographie Mémoires d’outre-tombe. Observez l’humour et le détachement dans le récit. En tout cas, nous aurions aimé voir la face de la fille qui a découvert l’écrivain au petit matin.

Notez que les points de suspension indiquent que nous avons délibérément mis de côté les passages les moins intéressants.

«Il fallut me résigner à coucher avec les défunts. Après avoir hésité dans le choix de mon gîte,  je m’arrêtai près du mausolée de lord Chatam,  au bas du jubé et du double étage de la chapelle des Chevaliers et de Henri VII. À l’entrée de ces escaliers, de ces asiles fermés de grilles, un sarcophage engagé dans le mur, vis-à-vis d’une mort de marbre armée de sa faulx, m’offrit son abri.  Le pli d’un linceul, également de marbre, me servit de niche : à l’exemple de Charles Quint, je m’habituais à mon enterrement.

«J’étais aux premières loges pour voir le monde tel qu’il est. Quel amas de grandeurs renfermé sous ces dômes! […] Peu à peu, m’accoutumant à l’obscurité,  j’entrevis les figures placées aux tombeaux. […] J’avais compté dix heures, onze heures à l’horloge; le marteau qui se soulevait et retombait sur l’airain était le seul être vivant avec moi dans ces régions. Au dehors une voiture roulante, le cri du watchman, voilà tout : ces bruits lointains de la terre me parvenaient d’un monde dans un autre monde. Le brouillard de la Tamise et la fumée du charbon de terre s’infiltrèrent dans la basilique, et y répandirent de secondes ténèbres.
«Enfin, un crépuscule s’épanouit dans un coin des ombre les plus éteintes : je regardais fixement croître la lumière progressive : émanait-elle des deux fils d’Edouard IV, assassinés par leur oncle?[…] le léger fantôme d’une femme à peine adolescente parut portant une lumière abritée dans une feuille de papier tournée en coquille; c’était la petite sonneuse de cloches. J’entendis le bruit d’un baiser et la cloche tinta le bruit du jour. La sonneuse fut tout épouvantée lorsque je sortis avec elle par la porte du cloître. Je lui contai  mon aventure; elle me dit qu’elle était venue remplir  les fonctions de son père malade; nous ne parlâmes pas du baiser.»

Réf: Mémoires d’outre-tombe, Bibliothèque de la Pléiade, Librairie Gallimard, 1951

Photo de l’Abbaye de Westminster : MathKnight and Zachi Evenor sur Wikipedia CC

Photo du tombeau d’Isaac Newton : KDKeller sur Wikipedia Commons

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