Au moins Viktor aura essayé

Pour une raison quelconque, vous avez perdu votre maison. Vous décidez d’en construire une nouvelle. Sera-t-elle identique à celle que vous avez perdue?

Vukovar, Franjo Tudjman Square. Wikipedia Mazbin.
Vukovar, Franjo Tudjman Square. Wikipedia Mazbin.

Évidemment non, que je vous entends répondre. Qui serait assez fou pour faire une chose pareille! D’abord, où est l’intérêt? Ensuite, pourquoi ne pas profiter de l’occasion pour vivre dans une toute nouvelle maison? La vie est si courte et les maisons coûtent si cher à construire.

Difficile de vous contredire. S’il s’agit d’une résidence des plus communes, genre bungalow, il n’y a effectivement aucun intérêt. Une villa? Même pas. Les modèles et styles sont tellement nombreux. Pourquoi ne pas passer à autre chose?

La romancière Isabelle Graitson, elle, n’y souscrit pas tout à fait. Il y a des circonstances exceptionnelles. Et à lire son roman Le cantonnier de Vukovar, on est porté à penser que l’histoire du propriétaire, appelé Viktor, relève d’un fait vécu. En tout cas, je ne serais pas surpris.

Mise en contexte. Durant la guerre d’indépendance de la Croatie en 1991-92, Vukovar, ville de 80 000 habitants, subit un siège qui durera trois mois. Au plus fort de l’attaque menée par les Serbes, il tombait autour de 12 000 bombes par jour.

Guerre 1991 en Croatie, rue de Vukovar. Wikipedia Peter Denton
Guerre 1991 en Croatie, rue de Vukovar. Wikipedia Peter Denton

Dans le roman de Graitson, Viktor se voit contraint de prendre les armes pour défendre la ville, ses amis, ses voisins, sa famille contre les Serbes. Il se bat pendant trois mois. Pendant ce temps, sa propre maison s’effondre sous les obus.

La guerre terminée, Viktor revient à Vukovar. Et l’idée lui vient de reconstruire une maison presque identique à son ancienne. Il faut savoir que le centre-ville de Vukovar était célèbre à l’époque pour ses merveilleuses maisons couleur pastel. Nous sommes loin du bungalow de la Rive-Nord de Montréal. Voici l’extrait:

«Viktor, perché sur son échelle, suspendit son bouquet de branches déjà fleuries en ce début de printemps. Il était satisfait. Surtout soulagé. Il venait de terminer la reconstruction de sa maison. Il l’avait architecturée à l’ancienne. Du moins, avait-il essayé. Pendant vingt mois, il avait parcouru Vukovar en long et en large. À la recherche de vestiges de son passé vieux de dix ans. Il avait déniché des bouts d’arcade qui délimitaient et ceignaient, aujourd’hui, la porte et la fenêtre de façade. Les briques et les pierres venaient de partout. Du bord du fleuve principalement. Mais la ville, trop bien nettoyée, n’avait livré que peu de matériaux. De l’extérieur, la maison présentait un aspect patchwork peu esthétique. Alors il avait chaulé les murs et les avait peints. Il regarda son oeuvre. Se dit qu’elle avait le mérite et l’intérêt d’exister. Elle avait même une certaine élégance.»

Plutôt émouvant, n’est-ce pas? Une manière comme une autre d’exorciser la guerre. Nous nageons ici dans la psychologie des profondeurs.

Fait à noter: l’auteure Isabelle Graitson est psycho-sociologue de formation. Ce qui ajoute à la valeur du bouquin.

Pour les curieux, si vous cherchez dans Google Maps : Franjo Tudjman Square, Vukovar, vous verrez une partie du Tudjaman Square en reconstruction.

Référence: Le cantonnier de Vukovar, Isabelle Graitson, collection Amarante, édition L’Harmattan, 2013, 296 pages.

Photos:

Croatie, Vukovar Franjo Tudjman Square, Wikipedia Attribution-Share Alike Mazbin

Guerre 1991  en Croatie, rue de Vukovar, Wikipedia Attribution-Share Alike Peter Denton flickr

Share on FacebookTweet about this on TwitterShare on Google+Pin on PinterestShare on LinkedInEmail this to someone