Le viol d’un quotidien

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Un membre de votre famille disparaît: kidnapping, accident, mort mystérieuse?

Du jour au lendemain, votre maison est envahie : parents, amis, enquêteurs.

Vous n’êtes plus seul dans votre maison. Votre intimité est bouleversée.

Les jours passent. Les semaines également. Aucun signe de vie du disparu. Vous pleurez, vous déprimez, vous êtes à bout de nerfs. Autour de vous, toujours des gens. Ils rentrent, ils sortent, ils téléphonent. On vous bouscule sans le vouloir: encouragements maladroits, manies qui tapent sur les nerfs, odeurs étrangères, surveillance jour et nuit.

Votre maison ne vous appartient plus. Votre quotidien est violé. Vous avez envie de crier : «Dehors tous, c’est ma maison!» En même temps, vous ne voulez pas être seul.

Mariane Pearl a vécu cela. Et de la façon la plus cruelle et la plus intense qui soit.

Mariane était la femme du journaliste Daniel Pearl, kidnappé puis décapité par des extrémistes au Pakistan en 2002. Pendant plusieurs semaines, sa maison est devenue une passoire où défilent parents, amis, enquêteurs, membres de l’ambassade américaine.

Elle doit composer avec les caractères, les tempéraments et le va-et-vient continuel. Mariane réussit parfois à s’isoler pour prier devant un autel bouddhique.

Un soir, l’enquête se met à débouler. Les enquêteurs sont sur une piste sérieuse. Mariane retrouvera-t-elle son mari? On multiplie les perquisitions dans le pays.

La maison devient fébrile.
«C’est comme si un épais brouillard s’était abattu sur la maison et l’avait envahie. Nous traversons les pièces sur la pointe des pieds, perdus dans nos propres préoccupations. Personne ne sait quelle direction prendre ou encore moins que faire ou penser.  Les raids de nuit se poursuivent, mais alors que cette maison était à un moment donné jour et nuit plein de monde, elle reste maintenant silencieuse pendant des heures à donner envie de crier.»

Mariane ajoute :«Cette maison est le dernier endroit où Danny et moi avons été ensemble. Il me semble presque inconcevable de la quitter.»

Arrive la nouvelle fatale: son mari est retrouvé mort. Mariane plie bagages. Le convoi quitte la ville de Karachi en pleine nuit.

Mariane écrit : «Le choc a tout fait explosé, il a engourdi ma capacité à voir les choses clairement. En faisant un effort de mise au point, je suis presque surprise de le voir encore là, le décor de ma tragédie. L’horloge absurde, le golfeur dont le club est devenu un marteau,  enfonçant, à chaque seconde un peu plus, l’absence de Danny. »

Puis un dernier effort pour quitter la maison où elle a vécu heureuse avec Daniel. Mariane écrit: «J’en appelle au poète Lamartine pour faire mes adieux à cette maison que je veux plus jamais revoir sans non plus vouloir la quitter. «Objets inanimés, avez-vous donc une âme? Qui s’attache à notre âme et la force d’aimer?»

C’est un livre profondément humain que celui de Mariane Pearl.  Pas seulement parce qu’il s’agit d’une histoire vécue, mais aussi parce qu’il démontre la force de la solidarité humaine contre l’assaut des barbares.
Et les personnages sont tellement attachants!

Référence:
Un cœur invaincu, la vie et la mort courageuses de mon mari Daniel Pearl, éditions Plon, 2003, 312 pages

Photo: iStockphoto LP

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