«Tu vas t’habituer…»

Des voyageurs amoureux de la Croatie nous recommandaient de nous établir sur l’île de Trogir au lieu de Split, ville portuaire. C’est plus calme, disaient-ils. Parfait, c’est noté.

Pingstone Wikipedia Commons
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À notre arrivée, l’Office du tourisme nous conduit vers un appartement avec grande terrasse et vue sur la baie.  Le propriétaire nous fait visiter l’appartement. Parfait!  On paie.

En attendant le reçu, un avion passe au-dessus de l’appartement. Un bruit d’enfer! Il faut crier pour se parler. L’avion est si bas que l’on peut scruter la carlingue. Il rase presque le toit du bâtiment.

Oups! Combien il en passe de ces avions chaque jour? «Oh, trois à cinq. On s’habitue», répond le proprio à son retour. Le lendemain matin vers six heures : un avion, deux avions, trois avions. Durant l’après-midi : un avion, deux avions, trois avions. En soirée : un avion, deux avions, trois avions. Découragés, nous avons sauté dans nos souliers deux jours plus tard et traversé l’île pour trouver un coin paisible.

De retour au Québec, on déménage. Adieu la piste cyclable, les bois tranquilles et le silence. Mais on ne s’ennuiera pas de l’odeur de pâte et papier. «Tu vas t’habituer», disait-on à notre arrivée à Trois-Rivières. Mon conjoint oui, moi non. Après cinq ans, mon odorat fin détectait toujours l’odeur fétide. Même si elle était de moins en moins fréquente, je continuais à pester contre cette pollution olfactive.

On déménage donc dans un condo à Montréal. Pour moi, c’est un retour au bercail après une vingtaine d’années. Nous avons trouvé une rue calme, entourée d’arbres matures et près d’un parc. Loin des autoroutes, des chemins de fer et de l’aéroport.

Journée du déménagement vers 18 h: nous étions cinq, installés sur notre grande terrasse entourée d’arbres pour fêter notre retour autour d’un bon souper: Ah nooon ! Pas ce bruit-là! Un avion survolait le ciel! Juste au-dessus de nous. Tout le monde riait de ma gueule. Tout le monde connaissait l’histoire de Trogir. «Tu vas t’habituer», disaient-ils.

Pendant une semaine, j’ai boudé mon nouveau quartier. Je n’ai pas défait certaines boîtes. On redéménage aussitôt mon contrat fini, que je me répétais. Quand les avions passaient, je levais la tête, découragée: «Ça s’peut pas! Tout est si parfait à part « ça »!

Mon partenaire de vie ne dormait plus. Il devenait bougon. Nous avons commencé à dormir avec la porte jardin de la chambre fermée et le doux son du ventilateur. Bonne nouvelle: on dort plus longtemps et plus profondément.

J’ai fini par apprivoiser ces avions. Mon beau-frère, maniaque d’aviation, devinait le type d’avion au son avant de le voir apparaître. «Chez moi (Ste-Dorothée à Laval), c’est pire. Le cottage vibre quand le « plafond » est trop bas. Des fois, on entend les mécanismes des trains d’atterrissage s’actionner.»

Je colle des noms aux avions maintenant : le gros bourdon, la p’tite fusée, la grosse libellule… J’ai appris le mot « avion » à une p’tite puce de 15 mois qui lève la tête et regarde ces gros oiseaux d’un œil émerveillé.

Des amis de l’arrondissement Villeray dorment avec le ronron du climatiseur, eux aussi à cause des avions. Un couple de retraités, installé à  Ahuntsic depuis 15 ans, endure et les avions et les vibrations des trains.

Surprise! Personne ne veut déménager. Les gens adorent leurs voisins, la facilité de déplacement et les services. Et je sens que je vais bientôt faire partie du groupe.

Photo : Avion Qantas a380, Pingstone, Wikipedia Commons

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