« Ma maison, ma déraison »

Steve Wozniak, cofondateur d’Apple avec Steve Jobs, a déclaré: «L’ordinateur et l’internet, qui nous donnent la capacité de communiquer n’importe où au monde, ont en fait rendu la vie plus complexe, avec plus de possibilités. Moi-même, je me sens prisonnier, je passe tellement d’heures sur l’internet, je suis accessible.»

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Dire qu’on croyait tous et toutes que l’ordinateur et l’internet allaient nous simplifier la vie! Wozniak lui-même avoue que c’est le contraire qui se produit.

Si vous êtes de la génération des boomers, vous vous rappelez sans doute qu’à l’école, on nous rabattait les oreilles avec la future société de loisirs qui allait nous libérer des travaux tape-cul et réduire la semaine de travail. Est-ce vraiment arrivé?

Remarquez que, probablement, personne ne voudrait retourner à la vie quotidienne d’il y a 50 ans. Et même 25 ans pour ceux et celles qui ne jurent que par le mode de vie que nous a procuré la haute technologie.

Personne? Il y a un écrivain Russe, Zakhar Prilepine, qui peste contre notre façon de vivre d’aujourd’hui. Il éprouve de la nostalgie pour l’époque où le changement se faisait en douceur. Même à l’intérieur des maisons.
«Le XXe siècle a gâté les humains, écrit-il, aujourd’hui il nous semble que la vie passe à une vitesse folle. Au cours des cinquante dernières années, n’importe quel intérieur a changé plus qu’il ne l’a fait en plusieurs siècles à d’autres époques. La mode est devenue un tyran.»

Plus loin dans son bouquin Je viens de Russie, il écrit: «Nous échangeons l’harmonie des siècles contre le vacarme et la cacophonie de plusieurs stations de radio allumées en même temps. La situation est la même en ce qui concerne notre lieu d’habitation. Nous consacrons de plus en plus d’énergie à une chose qui, dans le fond, est sans rapport  avec nos dépenses physiques et matérielles.»

Plus loin : «Nous avons réussi, ô mon Dieu, à aller dans l’espace. Nous avons installé l’électricité, le gaz, le téléphone, la radio dans tous les appartements en quelques années. Et aujourd’hui? Nous changeons sans cesse de téléphone mobile, de cafetière électrique, de centrifugeuse, de judas, de poignées de porte, de capitonnage de porte. Est-ce de cela qu’on rêvait?»

Il évoque une émission de téléréalité russe qui ressemble drôlement aux nôtres: «On nous a littéralement soûlés d’élucubrations télévisuelles où de beaux jeunes gens en combinaison peignent, plâtrent et déplacent les meubles avant de faire bouillir, frire, cuire à la vapeur un plat quelconque dans la cuisine, et ensuite font semblant de construire une maison sous la direction de deux jeunes femmes mondaines, alors qu’en fait  ils ne construisent rien du tout, mais se contentent d’analyser leurs relations stupides pendant des journées entières, des année même, merde, de notre unique et précieuse vie!»

Le titre du chapitre d’où sont tirées ces citations veut tout dire : Ma maison, ma déraison.  

Tout va trop vite selon Prilepine. Sous cet angle, il rejoint ceux et celles qui font l’éloge de la lenteur et du bonheur de sentir le temps passer.  Vrai qu’aujourd’hui on change l’intérieur de nos maisons plutôt souvent. Ce qui fait dire à Prilepine: «Que dirait ma grand-mère si je lui annonçais que sa carpette est démodée?»

Prilepine est un écrivain connu dans son pays et ses romans sont traduits dans plusieurs langues. Dans Je viens de Russie, il parle de la beauté, de la vie quotidienne en Russie, de politique, de son grand-père qui a fait la guerre,  du sort réservé aux enfants aujourd’hui et bien d’autres sujets.

On ne s’ennuie pas quand on lit Zakhar Prilepine.

Références:

  • Je viens de Russie, Zakhar Prilepine, Éditions de la Différence, Littérature étrangère, 2014, 286 pages
  • Entrevue du journaliste Karim Benessaieh de La Presse avec Steve Wozniak, édition 31 janvier 2015.

Photo : iStockphoto LP

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