Quand la maison devient objet de chantage

Il fut un temps où le quartier Outremont à Montréal était principalement habité par des membres de la colonie artistique québécoise.  Des bourgeois et gens d’affaires ont pris la relève depuis.

Il fut un temps où le quartier Greenwich Village à New York abritait aussi toute une pléiade d’artistes. Comme Bob Dylan et  Andy Warhol. Là aussi des riches parmi les riches se sont emparés du quartier.

Londres a vécu le même phénomène. Paris aussi et d’autres capitales du monde. Qu’une communauté de gens liés par un travail commun se regroupe dans le coin d’une ville remonte au moins jusqu’à l’Antiquité.  Souvenez-vous du quartier Céramique à Athènes où les artisans de la poterie vivaient côte à côte, dormaient côte à côte, travaillaient côte à côte.

Au sud-ouest de Moscou existe un village appelé Peredelkino. Sa particularité: il abrite des écrivains russes qui, chacun dans leur « datcha » (maison de campagne aux portes d’une ville), s’adonnent à leur passion.

La datcha de Pasternak à Peredelkinod. Photo de Boleslav. Source Wikipedia.

Le village a pris forme dans l’ancienne URSS vers  1935 sous l’impulsion de l’écrivain soviétique Maxime Gorki.  Très vite 14 cottages en bois au design dépouillé ont sorti de terre. Plus tard, le célèbre écrivain Boris Pasternak,  auteur du roman Le docteur Jivago et prix Nobel de la littérature en 1958, obtient sa maison à Peredelkino.

Tout ça paraît bien beau mais perd un peu de son lustre lorsqu’on lit le roman La Maison Russie de  l’écrivain britannique John le Carré, l’un des maîtres en matière de récits d’espionnage (L’espion qui venait du froid, La fille au tambour, La constance du jardinier).

Le Carré, dont la crédibilité ne peut être mise en doute, jette de l’ombre sur les datchas de Peredelkino. Il parle d’un village géré par l’Union des écrivains soviétiques où l’organisme, jouant le rôle d’arbitre avec la bénédiction de l’état communiste, détermine qui aura droit à une datcha, qui n’écrira pas du tout, qui écrira le mieux en prison. On fournit une datcha à un écrivain aussi longtemps qu’il restera bien sage.

L’histoire donne raison à le Carré. C’est à Peredelkino que les hommes de Staline sont venus chercher l’écrivain Isaac Babel en 1939 avant de le torturer et de l’exécuter. Trois ans plus tôt, aux dires de Pasternak, l’Union des écrivains soviétiques avait demandé aux habitants de Peredelkino d’exprimer leur soutien par écrit à la condamnation à mort de deux dissidents. Pasternak avait refusé.  Il essuya la colère de l’Union des écrivains. De plus, des agents de Staline s’étaient postés un jour dans les buissons entourant la maison de Pasternak pour espionner l’écrivain.

D’après le Carré, un avion survolait le cimetière du village le jour du recueillement général sur la tombe de Pasternak à la mort de l’écrivain.

La question se pose : les habitants de Peredelkino pouvaient-ils prétendre être chez eux?  Chacune de leurs datchas pouvait faire l’objet d’un chantage s’ils déviaient de la ligne de pensée de l’état.

Beaucoup de touristes visitent les datchas de Peredelkino depuis la chute de l’Union Soviétique. Entre autres pour voir la maison musée de Pasternak. Par contre, le village a perdu de son attrait au fil des années, ayant subi le même sort que les quartiers Outremont et Greenwich Village. Aujourd’hui, les bourgeois russes parmi les plus riches ont élu domicile à Peredelkino ou dans un quartier adjacent flambant neuf.

Les temps changent.

(Avec l’aide de Wikipedia)

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